sorti le 10/06/2026
Après deux excellents longs métrages très personnels injustement boudés par le public, Steven Spielberg revient à un genre qui a fait ses heures de gloire : la science-fiction et plus particulièrement le film d’extra-terrestres. À l’aube d’une Troisième Guerre mondiale, Daniel Kellner, expert en cybersécurité travaillant pour l’agence Wardex, dérobe plusieurs archives classifiées remontant à l’incident de Roswell ainsi qu’un mystérieux artefact. Convaincu que ces documents doivent être rendus publics, il prend la fuite avec sa compagne Jane. En parallèle à Kansas City, Margaret Fairchild, présentatrice météo, voit sa vie basculer lorsqu'un cardinal rouge apparaît dans son appartement et réveille en elle des capacités singulières.
Démarrant in medias res sur un surprenant match de catch comme lieu de rencontre d’un thriller à l’ancienne, Spielberg et son scénariste David Koepp font confiance au spectateur pour décoder les enjeux de cet univers et de cette histoire par une narration visuelle. Si ce départ abrupt rend le personnage de Daniel, joué par Josh O’Connor, difficile à cerner, il permet en revanche de construire une aura évidente à la fois autour de Daniel et de l’artefact intrigant qu’il détient. Interprétée par Emily Blunt, le personnage de Margaret apporte quant à elle un vent de légèreté bienvenu, de son caractère de base flamboyant à son évolution parfaitement incarnée par l’actrice.
Alors que la brillante scène d’action du train rappelle les grands moments de tension de la filmographie de Spielberg comme la scène de la caravane et des T-Rex du Monde Perdu, la dimension rétro de l’ouverture se retrouve dans plusieurs aspects du film : de manière positive par exemple dans l’esthétique de la campagne américaine qui puise dans les codes du road trip ; et de manière négative, notamment dans le traitement un peu dépassé des médias. Spielberg confère en effet à la télévision une importance considérable sur l’opinion publique et n’accorde aux téléphones qu’un rôle de relais de celle-ci sans recul sur le fonctionnement spécifique de la circulation de l’information sur le Web. En plus des nombreux écrans filmés dans le métrage, un énigmatique décor de film est aussi en construction pendant une section de l’intrigue et renforce l’aspect cinéma à l’ancienne par une mise en abyme du travail de faiseur d’images.
Véritable maestro dans le domaine, Spielberg démontre par la virtuosité de sa caméra qu’il n’a rien perdu de sa superbe. Toujours bien pensés pour raconter quelque chose, les mouvements de caméra foisonnent. Le panoramique du visage de Margaret à celui de son copain permet par exemple d’appuyer l’importance de la vue du cardinal rouge bien mieux qu’un cut. De même, les nombreux plan-séquences participent à ancrer le spectateur dans la réalité des personnages. Ainsi, l’arrivée de Margaret au studio télévisé est filmée en un seul plan qui s’achève sur le premier évènement indubitablement surnaturel ; ce choix place le spectateur dans un rôle de témoin actif au cœur de l’action.
Invitant le spectateur à prendre part à la réflexion, Spielberg interroge la réception de l’humanité face à la découverte d’une vie extra-terrestre. L’intérêt de la question ne se situe alors plus dans l’existence réelle ou non d’aliens mais bien dans les réactions humaines, illustrées par les deux entités qui s’affrontent. D’un côté, les membres de l’entreprise privée Wardex, menés par le personnage de Colin Firth, ne croient pas en l’humanité et agissent comme un organe de censure protectrice. De l’autre, Daniel, Hugo (interprété par Colman Domingo) et sa bande croient en la vérité et accordent toute leur confiance en l’humanité pour la recevoir au mieux (incarnant par la même occasion l’optimisme du réalisateur quant à la bonté intrinsèque des extra-terrestres quasi systématique au sein de ses œuvres).
Entre les deux points de vue, le personnage de Jane (Eve Hewson) permet d’interroger la place de la foi face à la révélation d’une forme de vie venue d’ailleurs. Par son travail remarquable sur les lumières très directives qui dessinent des ombres symboliques sur les visages ou les noient dans des lens flares lorsqu’elles sont placées face caméra, Spielberg prête aux aliens une dimension magique qui les confond avec la représentation spirituelle d’êtres supérieurs. Cependant, il nuance fortement ce discours d’abord par la rhétorique de la Sœur Maura puis par le choix très simple de représentation de l’alien, d’abord imagé par les animaux puis par une esthétique familière.
Cette représentation commune contraste avec l’originalité du traitement de l’histoire mais permet de délaisser la question de l’apparence de l’alien pour mettre en lumière celle de la réception de l’humanité face à l’existence réelle de ces êtres que n’importe qui a déjà vus sur internet. Jouant avec des années de théories de complot sur les OVNIS, Spielberg conserve sa vision sincèrement optimiste développée depuis les années 1970 qui invite les adultes à retrouver une part de leur imaginaire d’enfant. Et pourtant, s’il devait réellement arriver, l’humanité serait-elle prête pour le Disclosure Day ?
Gwendal Ollivier