sorti le 15/07/2026
Suite au succès commercial et critique d’Oppenheimer, premier film de Christopher Nolan produit par Universal, le studio lui a donné carte blanche pour sa réalisation suivante. Annoncé fin 2024, ce projet d’adaptation d’un des mythes fondateurs de l’occident avait de quoi faire rêver. Après la guerre de Troie, remportée grâce à la ruse du cheval d’Ulysse, le roi d’Ithaque prend la mer pour retourner auprès de sa femme Pénélope et de son fils Télémaque. Alors que son absence s’éternise et fait bouillonner les convoitises des prétendants à la main de Pénélope mais surtout au trône d’Ithaque, Ulysse affronte la colère des dieux, dérivant sur la Méditerranée, de Charybde en Scylla.
À l’instar des chants d’Homère, Nolan se plaît une fois de plus à construire un récit non linéaire et débute directement sur l’enjeu final : le retour d’Ulysse à Ithaque. Articulé autour de la question des points de vue, la victoire de Troie jalonne le film, de l’ouverture qui la glorifie en chant, au récit plus cru à l’intérieur du cheval relaté par Ménélas, à celui plus intime d’Ulysse qui réalise la désacralisation divine dont il est responsable par sa ruse du cheval, offrande à Athéna. Sans l’appui de son frère Jonathan Nolan au scénario, Christopher Nolan a encore une fois du mal à créer des instants d’humanité chez ces figures mythologiques qui restent néanmoins captivantes à suivre car l’adaptation est fidèle au récit d’Homère. Si le film est indéniablement très rythmé, on peut en revanche regretter l’absence de pauses qui ferait ressentir la durée terrible du périple d’Ulysse et le poids des années passées loin des siens.
Soucieux d’adapter les segments les plus cultes, Nolan prend tout de même le temps au sein de cette narration sur plusieurs temporalités, de donner vie à des segments ininterrompus pour suivre les épreuves du héros à la dérive. Le passage chez le cyclope Polyphème est ainsi parfaitement réalisé par un travail sur la verticalité qui ne perd jamais le point de vue des hommes, tout petits face à ce géant. En plus de son design remarquable, l’approche réaliste de cette créature fantastique est soutenue par la mise en scène qui ne la montre jamais ni entièrement, ni en plein jour afin de conserver ce voile fin et troublant de l’imaginaire. Plongeant davantage dans le fantastique, le détour par l’île de Circé est l’un des plus grands moments de bravoure du métrage. Lorgnant vers une esthétique body horror texturée et viscérale, la transformation des hommes en cochons est exécutée par une Circé brillamment campée par Samantha Morton.
Côté casting, il est toujours regrettable de retrouver une ribambelle de têtes d’affiche toutes plus connues les unes que les autres sur un film qui se serait tout aussi bien vendu avec un casting d’inconnus, simplement sur le nom prestigieux de Christopher Nolan. Cependant, force est d’admettre que Matt Damon incarne parfaitement l’aura guerrière et l’ambivalence morale face aux dieux d’Ulysse, que Charlize Theron est tout aussi hypnotique en Calypso que Zendaya en Athéna, que Jon Bernthal confère une bestialité étonnante à Ménélas, que John Leguizamo campe la loyauté poétique envers Ulysse d’Eumée, que Robert Pattinson interprète délicieusement le prétendant aussi lâche que prétentieux, qu’Anne Hathaway offre son charisme royal et sa dévotion romanesque à Pénélope et que Tom Holland retranscrit habilement ce sentiment d’adulte-enfant, trop jeune pour assumer les responsabilités de son père.
Argument de vente ultime, quasiment davantage mis en avant que le casting, le format IMAX pose en vérité plusieurs soucis. Tout d’abord, les salles IMAX (c’est-à-dire une projection en pellicule 70mm sur un écran Grand Theatre et un ratio natif de 1,43:1) sont extrêmement rares : une trentaine dans le monde, quatre en Europe et en France seulement une à Montpellier. Ensuite, alors que Nolan avait tourné uniquement certaines séquences de ses films précédents en IMAX (ce qui impliquait un changement net de ratio sur certains plans), le problème est ici tout autre. Intégralement tourné dans ce format dont le ratio d’image est de 1,43:1 (proche du 1,33:1, c’est-à-dire le ratio classique des films avant l’arrivée de la télévision), le film doit aussi être compatible avec une projection au standard actuel d’un écran de cinéma (ratio 2,35:1).
Ce choix de format de Nolan affecte inévitablement la composition de ses plans qui doivent être compatibles avec un ratio proche du carré et avec un autre bien plus étendu (en passant par des formats intermédiaires comme le 1,90:1 qui correspond à des pseudo-IMAX comme on peut en trouver dans plusieurs salles en France). En dépit de la rareté de l’équipement IMAX à travers le monde, la question du ratio d’image aurait aisément pu être tranchée par Nolan qui est sans nul doute le réalisateur de blockbuster avec la plus grande liberté créative du monde. Opter pour un ratio unique aurait rendu plus cohérentes ses intentions artistiques et aurait permis à n’importe quel spectateur de regarder véritablement le même film, pas une version plus ou moins tronquée mais bien celle pensée par le réalisateur.
Enfin, cette obsession pour le format IMAX impacte la fluidité de l’action au sein de sa filmographie. Depuis The Dark Knight Rises, Nolan traîne en effet cette caméra au poids astronomique sur chaque scène d’action, ce qui ralentit sa mise en scène et le pousse à écourter ses plans au montage. En dépit d’une montée en tension maîtrisée avec brio dans le climax de ce dernier film, la mise en scène souffre donc d’un sur-découpage qui perd notre regard entre les différents personnages, vêtus de tenues similaires et combattant dans une pièce éclairée aux lumières chaudes des feux. Ces couleurs orangées qui caractérisent chaque scène intérieure de nuit, contrastent joliment avec le bleu froid et noble, typique de l’étalonnage de Nolan, des nombreuses scènes extérieures et démontrent une maîtrise technique et artistique puissante.
Malgré ces quelques défauts qui sont de l’ordre du détail, le film est assez sublime, aussi bien dans sa photographie, ses costumes (notamment l’imposante armure d’Agamemnon qui dissimule son visage pour en faire une figure froide de roi conquérant), ses décors, ses créatures (rendus palpables par un mélange d’effets pratiques et numériques maîtrisés avec brio) et son mixage intense. De retour après les excellentes bandes originales de Tenet et Oppenheimer, Ludwig Göransson livre une musique immersive jouant abondamment sur les percussions. À défaut d’être caractérisé par un thème musical, le roi d’Ithaque est néanmoins identifié par une note qui transcrit toute sa philosophie : le son de la corde de son arc qu’il fait sonner avant chaque attaque, afin de prévenir son ennemi de sa présence pour ainsi combattre avec honneur devant les dieux et ce, jusqu’au bout de son odyssée.
Gwendal Ollivier